[ C'est au début de l'été. Il fait très beau.
La vie semblerait si facile. Petit matin dans la lenteur du café chaud, soirs grenadine à l'eau dans un jardin qui se prolonge - silence, chévrefeuille et cigarette.
On n'aura rien de tout cela. C'est à cause du bac, ou d'un autre examen, pis encore d'un concours. Mais c'est la même chose.
Le soleil prend l'implacable dureté du destin grec. Voilà.
On a juste l'âge qu'il faut pour savourer le monde: on vous oblige à le jouer à pile ou face. C'est inscrit quelque part, peut être comme l'aigre revanche des plus vieux. On s'embarquait tranquillement vers soi-même, on était amoureux. Alors on vous distille
cette angoisse à déchiffrer sur des feuilles collées aux portes des lycées, à pianoter sur [internet] dans le silence fiévreux d'un vestibule - le ronron tout proche de la télévision parle déjà du Tour de France.
Une brûlure au creux de la poitrine, cette sensation insupportable que partout ailleurs la vie est bonne, les cerises à cueillir. Parfois, les autres sont déjà partis en vacances. Si l'on est refusé, il faudra
faire semblant de vivre aussi l'été, les plages de Bretagne, en se disant: l'année prochaine on recommence.
Mais pour l'instant, on est en équilibre sur le fil.
On n'est pas très content de soi. On sait que le succès vous rendrait bête, veule, qu'on balaierait d'une joïe banale, familiale,
cette mélancolie profonde et douce où l'on se sent si près de soi, à la fin de l'adolescence, entre l'amour, l'été, le bac,
la vie à traverser. Il vaudrait mieux rater, pour se rester fidèle.
Mais il fait chaud, les robes sont légères, un sprinter belge a gagné la première étape de plat,
et l'on espère malgré soi.
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Philippe Delerm. La sieste assassinée.